« Viol ordinaire », « drame familial »: et si on arrêtait les euphémismes ?

A l’attention ceux qui ne me connaissent pas ou n’ont pas pris le temps de lire la rubrique « Mais qui sont-elles ?« , ce post doit commencer par une précision: quand je n’alimente pas la blogosphère féministe, je suis journaliste. Ici, j’ai déjà réagi aux propos, aux « dérapages » de confrères mais je ne crois pas m’être interrogée sur la façon dont, moi, j’exerce mon métier. Et puis j’ai voyagé à Portland, aux Etats-Unis, pour enquêter sur cette Mecque du féminisme (autopromo éhontée, je sais). J’ai notamment visité les locaux du magazine féministe et pop BITCH. En feuilletant leurs derniers numéros, je suis tombée sur un très court article, un billet d’humeur plutôt, qui reprochait aux médias français leur frilosité face à la violence conjugale, invariablement classée dans la rubrique « faits divers ».

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Réflexe corporatiste ? J’ai d’abord pensé « elle est à côté de la plaque celle-là »: tous les actes de violence isolés entrent dans la rubrique « faits divers », pas seulement quand ils sont commis contre des femmes. Mais l’idée à fait son chemin. Les violences, sexistes ou non, ont peut-être plus leur place parmi les « faits de société » que parmi les « faits divers ».  Surtout, nous journalistes avons une bien étrange tendance à l’euphémisme quand il s’agit de violence conjugale.

Quand un homme tue la femme qui partage sa vie (ou l’inverse, même si c’est moins fréquent), pourquoi parler de « séparation qui tourne mal », de « drame familial » ? Une « séparation qui tourne mal », ce sont deux personnes qui s’aimaient et ne peuvent plus se voir en peinture, pas un meurtre. Un « drame familial », c’est autre chose que la volonté de faire souffrir la personne que l’on dit aimer au point de lui ôter la vie. Pourquoi chercher des périphrases pour désigner un acte qui a déjà un nom: « violence conjugale » ? Encore plus quand ces périphrases atténuent autant la gravité des faits ?

Il faut appeler un chat un chat. Ou un viol un viol.

Il y a peu, le Collectif féministe contre le viol lançait une campagne rappelant que l’écrasante majorité des femmes violées, autour de 80%, le sont par une personne qu’elles connaissent.

Cette campagne a été largement relayée dans les médias, avec un drôle de titre faisant référence au « viol ordinaire ». Pourtant, j’ai vérifié, nulle part dans le dossier de presse ne figurait cette expression. Et pour cause…

Que serait donc un « viol ordinaire » ? « Ordinaire », me confirme le Larousse, signifie « conforme à l’ordre établi, normal, courant, habituel ». Un acte de violence n’est jamais normal ou habituel. Pourtant nous le laissons penser en parlant de « viol ordinaire », légitimant l’air de rien les criminels plutôt que leurs victimes.

Par opposition, que serait un « viol extraordinaire » ? La malchance, le mauvais endroit et le mauvais moment, la rencontre fortuite avec un violeur en série, parfois doublé d’un meurtrier ? Ces viols là ne sont pas plus extraordinaires, ils sont seulement plus rares mais surmédiatisés. Nous, journalistes, laissons penser qu’il existe une échelle de gravité entre les viols. C’est faux. Comme un meurtre est un meurtre, un viol est un viol, qu’il soit commis par un proche ou un inconnu. Là encore, l’euphémisme n’a pas sa place.

Au moment du vote de la loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes, portée par la ministre des Droits des Femmes Najat Vallaud-Belkacem, une disposition avait scandalisé les écoles de journalisme. Elle leur demandait d’inscrire « la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes, les images dégradantes, les violences faites aux femmes et les violences commises au sein des couples » à leur programme. Les écoles avaient crié à l’ingérence, la ministre avait questionné la pertinence d’une telle mesure, intégrée au projet de loi par les parlementaires. Faut-il passer par la loi pour faire réfléchir les journalistes ? Je ne sais. Il est en tout cas plus que temps pour nous de nous poser ces questions.

R.

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3 thoughts on “« Viol ordinaire », « drame familial »: et si on arrêtait les euphémismes ?

  1. mamanuages février 6, 2015 / 9:00

    Le fait de parler de viol « ordinaire » n’est ce pas plutôt pour faire réagir sur ce mot ? N’est t’il pas là justement pour montrer que pour ces femmes la notion de viol perpétré par le conjoint n’est pas forcément reconnu dans un premier temps ? A combien de femme doit on expliquer qu’elles ont le droit de dire non à leurs maris et que si il les force, c’est un viol? Dans ma pratique d’étudiante IDE j’ai pu être confronté à ces femmes qui des fois ne savent même pas mettre de mots sur ce qu’elles subissent et malheureusement, pour elles, ce viol, cette violence récurrente voir quotidienne est devenue malheureusement ordinaire

    • Le ciel, le féminisme et ta mère février 6, 2015 / 11:44

      En effet, beaucoup trop de femmes subissent la situation dont vous parlez, mais s’entendre dire dans les médias que le viol est « ordinaire » ne risque pas de les aider à se sortir de ça, non ? Et dans le cas de la campagne dont nous parlons, il ne s’agit pas uniquement de viol conjugal, mais aussi de collègues, d’amis, de parents… D’où nos interrogations.

      • mamanuages février 6, 2015 / 11:48

        Oui c’est sur qu’un viol n’est jamais ordinaire mais la qualification à peut être vocation à choquer justement

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