Prostitution: un peu de recul sur le discours du Strass

Comme prévu, samedi, nous étions au colloque Abolition 2013 contre le système prostitueur. Nous nous y attendions un peu, nous avons été accueillies à coup de faux sang rouge par une dizaine de militants du Strass, le Syndicat du travail sexuel (vous noterez le choix de l’acronyme qui met paillettes et glamour sur une réalité qui l’est beaucoup moins), qui milite pour la légalisation et la réglementation de la prostitution.

Le Strass, jamais à court de bonnes idées, s’était muni de pancartes barrées de slogans du type « Abolition de la prostitution = Explosion du Sida ». Leur argument: nous abolitionnistes serions de dangereux énergumènes. Poussés par notre mépris pour les prostituéEs, nous chercherions à faire empirer leurs conditions de « travail » jusqu’à ce qu’ils et elles ne puissent plus/ne sachent plus (nous n’avons pas vraiment compris la nuance) utiliser un préservatif. Nous condamnerions donc les « putes », comme le Strass les appelle, au Sida. Logique.

Vous dites que vous ne voyez pas le rapport ? L’argument vous parait un peu désespéré ? Nous aussi. Profitons en pour rappeler au Strass, qui manifestement est plus occupé à préparer des actions choc pour les médias qu’à se renseigner sur nos idées et notre projet, que l’abolitionnisme ne condamne pas les personnes prostituées. Au contraire, comme l’a fait la Suède, premier pays à adopter une loi abolitionniste en 2013, nous souhaitons que les hommes et les femmes contraints de vendre leur corps aient accès à la protection sociale et médicale dont ils ne bénéficient pas aujourd’hui. Qu’ils puissent être soignés, protégés en cas de maltraitance et, surtout, qu’on leur propose de réels moyens de changer de vie, s’ils le souhaitent.

Ceux que nous voulons voir punis sont les proxénètes et, pour la plupart d’entre nous, les clients. Nous croyons qu’il n’est pas normal et qu’il ne devrait pas être légal de s’enrichir en vendant les services sexuels d’autrui. Nous croyons qu’il n’est pas plus légal ni normal de payer pour des services sexuels. Nous voulons abolir le système qui pousse certaines femmes et certains hommes à se prostituer, ainsi que ceux qui en profitent. Il n’a jamais été question de laisser les prostituéEs sur le carreau.

Samedi, plusieurs anciennes prostituées sont venues nous raconter leur parcours. Nous qui pourtant serions « anti-putes » ou « putophobes », nous les avons écoutées et applaudies. L’une d’entre-elles nous a confié que, pour la première fois depuis qu’elle a arrêté de se prostituer il y a 28 ans, devant notre accueil elle n’avait plus honte. Pas mal pour les gens intolérants et coincés que le Strass voudrait que nous soyons, non ?

Le parcours de ces femmes est à des années-lumière de celui que le Syndicat du travail sexuel érige en modèle: la prostitution dite « volontaire », pour tenter de faire oublier celles et ceux, majoritaires, qui se prostituent ou se sont prostitués contraints par un proche, un parent, un amoureux, un proxénète ou simplement par la pauvreté. En France, la grande majorité de la prostitution est contrainte et cette majorité là aimerait bien avoir eu le choix, même si elle n’a pas toujours les moyens de le dire.

Malheureusement, la contrainte qui s’exerce sur les personnes prostituées est telle qu’il leur est souvent difficile de dire leur vérité, à savoir qu’elles ne sont pas si volontaires et heureuses que ça, témoignent celles et ceux qui en sont sortis. Hubert Dubois, qui a réalisé de nombreux documentaires sur la prostitution, le raconte très bien. Lors d’un voyage en Europe de l’est, il a été très surpris d’entendre toutes les jeunes femmes employées dans de sordides bordels dire qu’elles étaient volontaires. Ca n’est qu’à son retour en France qu’il a compris pourquoi, en voyant sa traductrice, elle-même ex-prostituée, éclater en sanglots et lui expliquer qu’elle aurait dit la même chose à l’époque, alors qu’elle pensait déjà tout le contraire.

Face cette majorité, le Strass est l’arbre qui tente, avec malheureusement un certain succès médiatique, de cacher la forêt. Et pour cause, il est toujours plus simple d’interviewer une prostituée « volontaire » et militante qu’une prostituée contrainte et menacée. Ca ne devrait pas suffire à faire de l’opinion d’une minorité très bruyante la voix de la majorité.

A ceux qui seraient encore tentés de croire que la majorité des personnes prostituées ont fait ce choix par goût pour le sexe ou après un calcul économique rationnel, nous demandons : vous vous y voyez ? Accepteriez-vous de coucher avec le premier venu ? A ceux qui pensent que le travail en général est une prostitution et qu’on vend tous soit notre corps, soit notre cerveau, imaginez-vous entendre les clients de votre maison close dire de vous « combien ça çoûte, ça? Je peux tester un peu la marchandise ? » ? Nous non. D’ailleurs, nous ne concevons pas de vivre dans une société qui tolère et accepte que la prostitution puisse être considérée comme un métier, une société au sein de laquelle le corps serait une marchandise. Et si nous souhaitons l’abolition de la prostitution, c’est parce que nous voulons que chacun ait une réelle chance de dire non.

C. et R.

PS: Si vous voulez un compte-rendu plus détaillé  du colloque abolition 2013, rendez-vous sur notre compte Twitter @BlogueTaMere. Vous pouvez aussi aller voir :
– le blog d’Abolition 2013
– l’appel pour l’adoption d’une loi abolitionniste
– les pages Twitter et Facebook du collectif Abolition 2012
– des témoignages d’anciennes prostituées publiés par le magazine Prostitution et Société
– et les sites des associations : Le mouvement du nid, L’Amicale du nid, La Fondation Scelles, Osez le féminisme ou encore Zéro Macho pour l’avis de mecs engagés contre la prostitution.

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9 réflexions sur “Prostitution: un peu de recul sur le discours du Strass

  1. Alfred avril 15, 2013 / 7:22

    Non.
    Non.
    Non.

    Je ne tolère ni accepte ni comprends la prostitution.

    Mais je refuse qu’on vive dans une société qui interdise de faire de son corps une marchandise.

    Ça s’appelle la liberté. Pour tout le reste, il y a les articles 225-5 et suivants du code pénal.

    • Le ciel, le féminisme et ta mère avril 16, 2013 / 8:59

      Force est de constater que l’immense majorité de ceux qui vendent leur corps sont contraints de le faire pour le bénéfice de quelqu’un d’autre et pas pour le leur. Peut-on vraiment parler de liberté ?

    • antisexisme avril 19, 2013 / 11:29

      Il n’est pas question d’interdire à qui que ce soit de « faire de son corps une marchandise. »

      Mais d’interdire d’utiliser le CORPS d’autrui comme marchandise ou comme objet (proxénétisme et clientélisme)

  2. Alfred avril 16, 2013 / 10:42

    Bien entendu !

    De quel droit l’État m’interdirait-il de faire commerce de mon corps, et a fortiori de sa composante la plus intime qu’il soit ?

    Une répression féroce et ambitieuse contre le proxénétisme : parfait !

    L’éducation et la prévention pour lutter contre la demande de prostitution : très bien !

    Un soutien sans faille aux prostituées qui ne souhaitent plus l’être : évidemment !

    Mais l’interdiction générale et absolue de tout rapport sexuel tarifé entre deux adultes consentants, cela me semble tout à fait excessif. Et liberticide.

    • Le ciel, le féminisme et ta mère avril 17, 2013 / 6:12

      Ca peut vous paraitre une nuance mais ça n’en est pas une: il ne s’agit pas d’interdire de vendre ses services sexuels mais d’interdire de les acheter.

    • Flo mai 5, 2013 / 12:38

      Beaucoup de belles paroles pour finalement conclure hypocritement sur la liberté que serait, d’accéder et de s’imposer par moyen monétaire, au corps d’autrui.
      Dans le contexte actuel, une vraie priorité en effet…

  3. Luca avril 23, 2013 / 11:08

    Bonjour, c est dommage parceque vous posez le Strass en ennemi alors que leurs positions sont les memes que celles de medecins du monde par exemple, ou encore de nombreux groupes du planning familial, ainsi que de la majorite des divisions de l’ONU: l’organisation Mondiale pour la Sante, L Organisation Mondiale du travail, les Nations Unies pour le Developement our encore ONUSIDA. Ces positions ont ete prises apres des annees d’etudes et de recherche sur la criminalisation du travail sexuel. Meme des groupes comme GAATW ( Alliance Globale contre le Traffic des Femmes ) se positione pour une decriminalisation COMPLETE du travail sexuel ( oui y compris tierces parties et clients ). Vous pouvez faire comme si vos arguments etaient imparables et comme si le Strass etait minoritaire malheureusement, ce n’est pas le cas. Si vous avez envie de peut etre vous remettre en question, je serai tres heureux de vous fournir des listes de liens. Par exemple ici le GAATW qui regroupe plus de cent NGOs qui luttent contre la traite des femmes a publie un rapport sur « End Demand » ( mettre fin a la demande ) et en quoi le concept et les lois qui en resultent mettent en danger les travailleuses du sexe et les victimes de la traite: http://www.gaatw.org/index.php?option=com_content&view=article&id=666&Itemid=73

    • Le ciel, le féminisme et ta mère avril 24, 2013 / 7:59

      Bonjour Luca, Nous ne posons pas le Strass en ennemi mais constatons que lui nous pose en ennemi en manifestant devant les lieux où nous nous réunissons. Dites moi si je me trompe, mais je ne crois pas que les abolitionnistes lancent régulièrement du faux sang sur les militants du Strass en leur criant des slogans très agressifs, comme ça a pu être le cas lors du colloque Abolition 2013… Par ailleurs, nous n’affirmons pas que nos arguments sont imparables. Par contre, ils sont le fruit d’une véritable réflexion, de discussions et aussi bien sûr de remises en questions. Nous continueront à les défendre car nous y croyons.

  4. Cécile Lhuillier mai 12, 2013 / 11:09

    Le STRASS n’a jamais lancé de faux sang sur les participantEs à la convention, mais en a répandu par terre, sans entraver l’accès à la salle.
    Je le sais, j’y étais, et des photos sont disponibles.
    Par ailleurs le STRASS n’était pas seul ce jour là, l’appel à zapper cet événement était signé également par Act Up-Paris, Acceptess T, le collectif 16 (collectif créé par des prostituéEs en réaction aux rafles du Bois de Boulogne), et par le Collectif 8 mars pour toutes.
    Que vos arguments soient le fruit d’une réflexion, sans doute.
    Les abolitionnistes n’utilisent pas de faux sang, mais systématiquement, empêchent toute expression des travailleurSEs du sexe si cette expression ne les arrange pas. J’ai fait assez de manifestations « féministes » aux côtés du STRASS pour en parler : tentatives d’intimidation, violences verbales (« bouffonne à pédés », « ah tu es pute et consentante, mais en fait en plus d’être une salope tu es une feignante »), tentative d’invisibilisation (mise en place d’un cordon de sécurité improvisé pour couper le STRASS et ses alliéEs du reste du cortège) etc etc etc…
    De même, critiquer ainsi d’évocation du VIH, des IST et de toute approche sanitaire en ne mentionnant que le STRASS est pour le moins malhonnête.
    Comme le souligne Luca, les positions su STRASS sur ces questions sont les mêmes que celles de l’ensemble des associations de lutte contre le sida, assos de santé et de santé communautaire, il n’y a pas que le mouvement du Nid qui travaille, il y a aussi d’autres structures qui, avec 150 fois moins de subventions, assurent un travail de prévention sur le terrain.

    Peut-être faudrait-il réintituler cet article « un peu de recul sur le discours du STRASS, d’Act Up, de AIDES, de Médecins du Monde, du Planning Familial, d’Elus Locaux Contre le Sida, de Sidaction, du Conseil National du Sida, de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, de la Commission NationaleConsultative des Droits de l’Homme », c’est vrai que ça fait plus long, mais au moins c’est exact, bien que non-exhaustif.

    Quelques liens :

    – Conseil National duSida : http://www.cns.sante.fr/IMG/pdf/2010-09-16_avi_fr_prevention-2.pdf

    – Commission NationaleConsultative des Droits de l’Homme (CNCDH) http://www.cncdh.fr/IMG/pdf/Avis_traite_et_l_exploitation_des_etres_humains_en_France.pdf

    – Inspection Généraledes Affaires Sociales (IGAS) http://www.igas.gouv.fr/spip.php?article291

    – Programme des NationsUnies pour le Développement (PNUD / UNDP) http://www.hivlawcommission.org/resources/report/FinalReport-Risks,Rights&Health-FR.pdf

    – Médecins du Monde
    http://www.medecinsdumonde.org/Presse/Prostitution-et-violences
    http://www.medecinsdumonde.org/Presse/Tribunes/Prostitution-droit-et-sante-publique-les-paradoxes-de-la-bienveillance
    http://www.medecinsdumonde.org/Presse/Communiques-de-presse/France/Prostitution-la-relegation

    – AIDES http://www.aides.org/prostitution-et-delit-de-racolage-les-risques-du-metier-1882

    – Le Mouvement Françaispour le Planning Familial (MFPF) http://www.planning-familial.org/communiques-de-presse/oui-peut-etre-feministe-et-contre-la-penalisation-des-clients-005273

    http://www.planning-familial.org/articles/le-planning-et-la-prostitution-00389

    – Sidaction https://www.sidaction.org/ewb_pages/p/programme_actions_france_cabiria.php

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