Pas assez de femmes dans les médias ? Lettre ouverte à Renaud Revel

A chaque jour son lot de polémiques sur la Toile. Certaines nous font rire, d’autres soupirer, les dernières grincer des dents. Hélas, aujourd’hui, j’ai beaucoup grincé des dents. Si vous avez passé un peu de temps sur Twitter, vous êtes certainement tombés sur les commentaires outrés d’une multitude de femmes à la lecture du dernier article de Renaud Level, auteur du blog « Immédias » sur L’express.fr. Le journaliste spécialiste des médias réagissait à la volonté de Sylvie-Pierre Brossolette, journaliste également et nouvelle venue au Conseil supérieur de l’audiovisuel, de lutter contre la sous-représentation des femmes dans les médias.

Il n’y aurait donc pas assez de femmes dans nos journaux, sur nos ondes et sur nos écrans ? Mais pas du tout, répond Renaud Revel :

« C’est toute la richesse de ce métier, que de laisser s’épanouir les meilleurs. Comme d’écarter les plus médiocres: homme ou femme.  Après avoir maladroitement tancé France 2, pour la diffusion, amplement justifiée, d’images difficiles sur le conflit malien, – sans lesquelles, ce reportage n’aurait eu aucun sens-, le CSA viendrait maintenant s’immiscer dans l’organisation de ses rédactions? Jusqu’à imaginer le casting des experts habilités à venir sur les plateaux de télés, selon leur sexe. Et en fonction de savants calculs d’apothicaires, qui donneraient aux femmes une prime, au nom d’une discrimination supposée ! Laissons aux chaînes, aux journalistes et à leurs responsables, la liberté de choix. Et aux femmes la liberté d’organiser leurs destins et carrières ».

Comprenez, les femmes qui « réussissent », c’est-à-dire trouvent leur place dans les grands médias, y parviennent logiquement car leur talent leur en donne le droit. Pourquoi les autres, les moins talentueuses, auraient voix au chapitre ? Surtout à la place d’hommes pas mauvais non plus…

En lisant ces mots, mesdames, vous avez certainement dû vous dire : mais pourquoi n’ai-je pas choisi le journalisme ? Ce seul, unique, secteur de l’économie où les recruteurs et les supérieurs ne vous jugent que sur votre compétence et pas sur votre sexe, où ils ne se disent jamais : et si elle part en congé maternité ? et si elle se met à quitter tôt le travail pour aller chercher ses enfants ? et si son mari est muté ?

Ne regrettez pas trop vite ! Le journalisme est, malheureusement, comme la grande majorité des professions, il est plus dur pour une femme que pour un homme de s’y faire une place. Etant moi-même journaliste depuis quelques années (qui plus est dans le domaine très masculin du sport), je l’ai expérimenté à plusieurs reprises. Bien sûr, monsieur Revel pourrait me répondre que je ne suis peut-être pas des plus talentueuses, et que tout le problème est là. Loin de moi l’idée de me vanter, mais je ne pense pas être la dernière des idiotes. Et je suis convaincue que la grande majorité des collègues femmes que j’ai rencontrées étaient bel et bien talentueuses. Et pourtant, elles étaient loin d’être toujours les premières considérées pour un poste ou une promotion…

Plus sérieusement, le texte de Renaud Revel pose de nombreux problèmes. Tout d’abord, il révèle une très mauvaise connaissance de la façon dont les femmes vivent le monde du travail. Les principes d’éducation dont on essaye tant bien que mal de s’éloigner sans jamais vraiment y arriver – les « soit belle et tais toi », les « les sciences c’est pas pour les filles », les « c’est pas bien pour une fille d’avoir trop de caractère » – font leur effet et les femmes, souvent, se font moins confiance que les hommes pour accéder à un poste quel qu’il soit. Et quand elles se font confiance, ce sont les recruteurs, les supérieurs hiérarchiques qui ne leur accordent pas forcément la même confiance qu’à leurs homologues masculins. Pourquoi ? Parce qu’ils sont majoritairement des hommes. Ils feront plus facilement confiance à des candidats qu’ils peuvent comprendre, dans lesquels ils peuvent s’identifier. On appelle ça la reproduction des élites. A cela s’ajoute, c’est tellement évident mais il faut le rappeler, le cliché de la femme qui deviendra mère et fera donc passer son métier en deuxième position. Alors, pourquoi ne pas s’éviter tous ces problèmes en embauchant un homme ?

Peut-être aussi Renaud Revel est-il farouchement opposé la discrimination positive. Evidemment, il serait merveilleux que la méritocratie soit une réalité, que l’on reçoive à hauteur de son talent et de ses efforts, quel que soit son sexe, sa couleur de peau, son physique, ses origines sociales et culturelles… Mais faut-il encore prouver que ça n’est pas le cas ? Faut-il encore prouver que les minorités – dont les femmes font partie car, même si elles sont plus nombreuses, elles sont traditionnellement exclues des cercles du pouvoir – ont besoin d’un coup de pouce pour accéder aux positions exposées, à responsabilités ? Il me semblait pourtant que l’histoire récente avait définitement tranché ce débat. Dans nos sociétés, un recruteur lambda recrutera plus facilement un homme blanc et d’âge moyen. C’est un fait. Ce sont les incitations et les obligations légales qui lui feront considérer des profils qui ne sont pas le sien.

A l’opposé de tout cela, le discours de Renaud Revel est terriblement complexant. Dans le monde idéal du journalisme, lit-on entre les lignes de son article, ce monde où ne sont récompensés que le talent et l’abnégation, si les femmes sont moins représentées (elles ne disposent que de 35% du temps de parole selon le CSA), c’est donc forcément donc qu’elles sont moins douées. Ne font exception que quelques « jolis minois » propulsés sur les chaînes d’info en continu pour leurs « mensurations indiscutables » et pas pour leurs qualités intellectuelles (surtout ne vous vexez pas mesdames de n’être une nouvelle fois réduites qu’à votre apparence). Pire, celui-ci conclut son texte par ces quelques mots, a priori anodins mais tellement révélateurs : « Laissons (…)  aux femmes la liberté d’organiser leurs destins et carrières ». On craint lire à nouveau entre les lignes ce vieux principe : celles qui décideront de mener de front vie privée et carrière ne pourront pas se plaindre du résultat.

Monsieur Revel, j’ai beaucoup lu entre vos lignes et j’espère sincèrement que vos mots ont dépassé votre pensée, car je veux croire que je cesserai bientôt d’entendre quand je présente ma candidature : « vous faites très bien votre métier, mais on préfère quelqu’un qui fasse plus grande gueule au premier abord, un jeune homme par exemple ».

R.

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