Les princesses Disney sont-elles les ennemies du féminisme ?

par Le ciel, le féminisme et ta mère

100.000 signatures en une semaine, c’est un beau score pour une pétition. Encore plus si elle concerne… les princesses de Walt Disney. L’objet de cette fronde au pays des contes de fées : l’arrivée dans ce club très fermé de Mérida, l’héroïne de "Rebelle", film d’animation des studios Disney et Pixar.

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De gauche à droite, Mulan, Blanche-Neige, Tiana (La princesse et la grenouille), Cendrillon, Belle, Mérida, Raiponce, Ariel (La petite sirène), Aurore (La belle au bois dormant), Jasmine, Pocahontas.

Pour cela, Mérida a dû subir des transformations physiques drastiques (et pour cause, de personnage de film d’animation, elle a dû devenir personnage de dessin animé). Elle a donc vieilli, minci, hérité d’une jolie robe très féminine et surtout perdu l’arc et les flèches qui l’accompagnaient partout. Car Mérida n’est pas une princesse comme les autres, c’est tout l’objet du film (en tout cas de la façon dont il a été marketé). Elle se rebelle contre le destin tout tracé pour elle, refuse de se marier et de devenir une bonne petite femme d’intérieur alors qu’elle aime les longues balades en forêt et le tir à l’arc. Après moultes péripéties, Mérida finira par convaincre ses parents de ne pas la marier contre son gré et vivra "heureuse pour toujours", mais sans mari et sans enfants (en tout cas pour le moment: Mérida n’a guère plus de 16 ans et le temps de changer d’avis).

Ceux qu’elle n’est pas parvenus à convaincre, ce sont les patrons de Disney. Les grands manitous du marketing n’ont pas hésité un instant avant de faire de Mérida ce qu’elle refusait de devenir. Tant pis pour le modèle différent enfin offert aux fillettes !

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A gauche, la "vraie" Mérida, à droite, la Mérida relookée.

"En la rendant plus mince, plus sexy et plus mature, vous laissez penser aux filles que la Mérida d’origine, une ado très réaliste, est inférieure, que pour que les filles et les femmes aient une valeur – pour qu’elles soient reconnues comme de véritables princesses – elles doivent se soumettre à une image très stricte de la beauté", écrivent les auteurs de la pétition.

Là-dessus, nous sommes certainement tous et toutes d’accord. Ce qui me surprend tout de même, c’est que plus de 100.000 personnes aient pris  le temps de le dire en signant une pétition. Alors j’ai fait mes petites recherches. Tapez "princesses disney féminisme" dans Google. 11.200 résultats de recherche. Féministes et parents se posent les mêmes questions :

  • Les princesses Disney sont-elles compatibles avec le féminisme ?

Oui et non (voilà pour la réponse de Normand). En fait, ça dépend desquelles. Les créateurs des princesses Disney n’ont jamais eu l’intention de faire d’elles des héroînes féministes, mais elles sont tout de même le réflet des mentalités de l’époque à laquelle elles ont été créées.

- Les premières princesses Disney : Blanche-Neige et les Sept Nains (1937), Cendrillon (1950), La Belle au bois dormant (1959)
Créées avant les premiers mouvements féministes des années 1960, aucune des trois ne peut se vanter d’être un modèle intéressant pour les petites filles. A part se faire martyriser par une belle-mère acariâtre ou une sorcière, séduire des princes par leur grande beauté mais surtout sans dire un mot et attendre qu’ils viennent les sauver (en dormant de préférence), elles ne font pas grand chose. Ah si, une chose tout de même : elles font le ménage, la cuisine et la couture avec pour beaucoup de talent !

- Les princesses des années 1990 : La Petite Sirène (1989), La Belle et la Bête (1991), Aladdin (1992), Pocahontas, une légende indienne (1995), Mulan (1998)
Les années 1990 ont été des années bénies pour les princesses Disney, chaque film faisant se déplacer des dizaines de milliers de petites filles. Heureusement, comme la Belle au bois dormant, l’opinion publique avait fini par se réveiller et réclamer des princesses elles aussi émancipées. C’est dans ce contexte qu’est née Ariel, la petite sirène. Une princesse qui ne s’est pas contentée de rêver d’aventure mais a troqué ses nageoires pour des jambes, au risque de perdre sa famille. Sont venues ensuite Belle et Jasmine. Aucune des deux n’a très envie de se marier et surtout pas avec un homme qu’on leur impose. Toutes les deux sont arrivées à voir plus loin que les apparences (la laideur pour Belle, la pauvreté pour Jasmine, pour rencontrer l’homme de leur vie, "vivre heureuses et avoir beaucoup d’enfants".
Les deux dernières  princesses des années 1990 sont Pocahontas et Mulan. Elles sont unanimement présentées comme les plus féministes de toutes. Pocahontas, bien sûr : elle refuse d’épouser l’homme que son père a choisi pour elle, tombe amoureuse, mais ne suivra l’homme qu’elle aime car la vie qu’il lui propose ne lui dit rien. Mais Mulan, vraiment ?  Pour moi, elle est l’incarnation même de ce qui manque aux princesses de cette période pour être des héroïnes féministes. Elle rêve de devenir une guerrière, elle est douée pour la guerre, le prouve mais, par amour pour son prince,  laisse tout tomber pour retrouver le rôle traditionnellement dévolu aux femmes, celui d’épouse et de mère.
Ce que Mulan et compagnie nous disent, qu’une jeune fille peut avoir des passions et des rêves d’aventure, mais pour un temps seulement. Faudrait pas pousser le bouchon trop loin. Il faut bien finir par grandir et par se ranger. Le problème avec les princesses des année 1990, c’est qu’elles ne présentent aux fillettes qu’un seul destin possible : le mariage. Mais au moins, vous pouvez choisir avec qui !

- Les princesses du XXIe siècle : La Princesse et la Grenouille (2009), Raiponce (2010), Rebelle (2012)
Les studios Disney avaient-ils perdu la recette ? En tout cas, les princesses sont restées absentes des écrans pendant une dizaine d’années. La première à avoir montré le bout de son nez a été Tiana, l’héroïne noire (une première pour Disney de La princesse et la Grenouille), suivie de Raiponce et enfin de Mérida.
Seule cette dernière rompt véritablement avec la tradition, puisque le film dont elle est l’héroïne ne raconte pas sa rencontre avec le prince charmant, mais plutôt sa crise d’adolescence. Ce qui change tout de même pour Tiana et Raiponce, c’est que leur prince charmant n’en est pas un, mais plutôt un dragueur invétérée, vain, maladroit et un peu écervelé, transposition dans l’univers du dessin animé du héros de comédie romantique. Dans ces deux films, c’est la princesse qui tient les rênes et sauve la mise ou même la vie à son amoureux. Mais les similitudes s’arrêtent là. Raiponce redevient princesse et nous apprend seulement que l’on peut être aimée de son peuple et de son homme même avec des cheveux courts. Tiana, elle, ne devient pas princesse mais embarque son prince dans son projet d’ouvrir un restaurant.
On pourrait se réjouir de ces nouveaux modèles, sauf que… Deux choses me chiffonnent un peu. Pourquoi les princes sont-ils devenus des bons à rien, qui ne parviennent à changer que parce qu’ils ont enfin rencontré leur princesse ? Et pourquoi le prince de La Princesse et la Grenouille, coureur de jupons notoire, dit-il à Tiana "je t’aime parce que tu es différente des autres femmes que j’ai connues, tu agis comme un homme" ?

  •  Des parents responsables peuvent-ils laisser leurs filles regarder des Walt Disney ?

Moi qui ai grandi en adulant Belle au point d’avoir demandé au coiffeur de me couper les cheveux comme elle et suis tout de même devenue une féministe convaincue, j’aurais tendance à dire que oui. Les princesses de Disney ne sont certes pas des modèles de féminisme et leurs princes des hommes qu’on aurait raison de vouloir épouser, mais les petites filles ne sont pas non plus des idiotes. Pour preuve, je n’ai jamais vu l’une d’entre-elles rêver d’être La Belle au bois dormant, Cendrillon ou Blanche-Neige. Des modèles nous en avons bien d’autres pour nous transmettre de "vraies" valeurs. Rêver à l’occasion de porter de belles robes, d’avoir des cheveux incroyablement soyeux, de chanter comme une déesse et d’avoir la vie facile "pour toujours" n’a jamais fait de mal à personne et ne fait certainement pas de vous une mauvaise féministe (enfin, j’espère…). Par contre, rappeler aux créateurs de dessins animés que nous aimerions voir des héroïnes dont les mensurations ne vont pas nous filer des complexes pour vingt ans, ça n’est jamais perdu.

R.